vendredi 16 mars 2018

Presse : Pourquoi je quitte le FN ?

 Le Monde 13/03


Minute 13/03

« Minute » : Pourquoi quittez-vous le Front national et pourquoi le faites-vous maintenant ?
Jordan Grosse-Cruciani : Je suis arrivé au Front national en 2011 lorsque Marine Le Pen en a pris la présidence. Comme beaucoup de Français, j’avais l’espoir d’un Front national nouveau, conquérant et professionnalisé. Pendant quelques années, il en a donné l’illusion et les succès ont été au rendez-vous, du moins une forte progression. Puis ses carences ont pris le dessus (jusqu’à la faillite du débat sur lequel je ne reviendrai pas) : déficience structurelle de l’organisation, couplée à un fonctionnement à la fois opaque et inquisiteur, et, pire encore, flou grandissant sur la ligne politique. Tout ça pour en arriver à un congrès dit de refondation, qui est en fait un congrès de l’éternel recommencement. Pour le paraphraser, je dirais que le FN demande aux Français de le croire capable de faire demain ce qu’il n’a pas été capable de faire hier – un hier qui dure depuis sept ans si l’on s’en tient à la présidence de Marine Le Pen… Je préfère donc être honnête avec moi-même et m’en aller.

De quelles déficiences parlez-vous ?
Le mot d’ordre est aujourd’hui de s’implanter, l’implantation étant la clef des victoires futures. Je suis parfaitement d’accord avec cela. Seul problème, que votre journal a souligné récemment : cela fait des décennies que, après chaque congrès, après chaque scrutin électoral, le Front national assure qu’il va s’implanter et qu’il ne le fait pas. Parce que, à chaque fois, il répète justement ce qui a empêché cette implantation, en obligeant les fédérations à distribuer des tracts nationaux qui ne tiennent aucun compte des impératifs locaux, en « nationalisant » tous les scrutins sans laisser aucune marge de manœuvre à ceux qui connaissent le terrain, en ne donnant pas les moyens aux candidats de se former pour être efficaces, etc. Je ne parle même pas de la formation doctrinale, qui est totalement inexistante.

Que reprochez-vous à la ligne politique du Front national ?
Ce n’est un mystère pour personne que j’étais de ceux qui ont toujours combattu la ligne Philippot. J’espérais qu’après son départ, la ligne allait évoluer, que nous allions revenir à la défense des valeurs de civilisation et infléchir sérieusement le programme économique. Il n’en a rien été, hormis dans le discours, car le programme, lui, ne change pas. Prenez l’euro : on en sort ou pas ? La bonne réponse semble être : oui mais plus tard et sans le dire trop fort. Prenez l’Union européenne : on en sort ou pas ? La bonne réponse, toujours par rapport à la ligne du FN s’entend, est cette fois de ne surtout pas répondre à la question. Pourquoi ? Parce qu’il ne faut pas effrayer les Français ! Si j’ai bien compris : on rédige de nouveaux traités, on les soumettra aux autres pays de l’UE et, s’ils n’en veulent pas, on ne sait pas ce qu’on fera. Tout cela n’est pas sérieux.
La réalité, c’est que la ligne Philippot-Marine, c’était la même. Comme l’a dit Marine Le Pen dans un entretien au « Monde » : « Je ne crois pas que M. Philippot ait pesé sur la ligne du Front national. Il est venu rejoindre ma ligne, il ne l’a pas suscitée. » Mais comme il lui faut s’en distinguer, on est entrés dans l’ère du camouflage, qui ne tiendra pas la première campagne électorale et que, de toute façon, je me refuse à pratiquer, tant par simple respect des électeurs que par conviction.

Vous êtes donc un « européiste », comme on dit au Front national ?
Je suis simplement attaché à l’Europe comme espace de civilisation commune et je ne me satisfais pas d’une Union des nations européennes, la nouvelle formule en vogue au FN, qui n’est qu’une formule sans aucun contenu pour masquer « pas d’Europe du tout ». Il me paraît plus intéressant d’adopter la position des pays membres du groupe de Visegrad, marquée par le pragmatisme : ils sont dans l’UE, y prennent ce qui correspond à leurs intérêts et rejettent ce qui ne leur convient pas. Aller sempiternellement à contre-courant ne conduit à rien d’autre qu’à l’opposition stérile.

N’êtes-vous pas un peu ingrat à l’égard d’un parti qui vous a fait conseiller régional, conseiller municipal et secrétaire départemental, et cela à un âge où d’autres ne sont rien, comme dirait Macron ?
Un cadre dirigeant du FN, qui vient encore de prendre du galon, m’a dit récemment : «  Le parti ne te doit rien, tu dois tout au parti. » Je lui dois beaucoup, mais il nous doit un peu aussi, nous les militants, nous les « petits cadres », nous les élus de base – nous, également, les jeunes diplômés, qui faisaient évoluer l’image du FN.
Ce fut une stratégie, pour le FN, de recruter et promouvoir des profils nouveaux. Cela aurait pu s’inscrire dans une stratégie gagnant/gagnant. Au lieu de cela, une fois utilisés, nous devons être aux ordres, et cela quels que soient les ordres, comme celui de mentir éhontément. Sur le nombre d’adhérents par exemple.

Que voulez-vous dire ?
Eh bien on m’a demandé d’annoncer une progression des effectifs de 13 %. Ordre de Nanterre. La réalité, c’est que de mars 2017 à mars 2018, il y a eu une chute de 50 % dans ma fédération.

Parce que vous n’avez pas fait le travail ou parce que les adhérents sont partis chez Philippot ?
Ni l’un ni l’autre. Le travail a été fait, avec beaucoup d’énergie, et la déperdition vers Les Patriotes a été de 0,5 %. Non, simplement, les gens n’y croient plus ; même la perspective de pouvoir voter au congrès ne les a pas retenus, puisque tout était joué d’avance. Voyez avec le vrai-faux changement de nom clairement imposé par la direction. Sans compter qu’on prend le problème à l’envers, puisque si on ne change pas le fond au-delà des effets d’estrade, je ne vois pas à quoi sert de changer le contenant, si ce n’est pour relancer l’illusion quelque temps…

L’illusion, c’est le Front national ou Marine Le Pen ?
Au départ, le problème, c’était « la marque » Le Pen. Puis ça a été « la marque » Front national. Marine s’est débarrassée de Le Pen, à la fois de son père et de son patronyme, au moins sur les affiches, et elle se défait maintenant de Front national. Il va donc rester deux marques : Marine et Rassemblement national. Et si ça ne marche toujours pas ?
Pour ma part, je ne voterai plus pour Marine Le Pen et ne pourrai plus le faire non plus pour un certain nombre de cadres du FN, fussent-ils estampillés Rassemblement national. Ce qui ne veut pas dire que je ne voterai plus jamais pour certains de ses candidats au plan local car il y a des gens compétents et sincères de grande qualité. Je pourrais citer Julien Sanchez, Marie-Christine Arnautu ou Ludovic Pajot mais il y en a beaucoup d’autres.

Vous aller rejoindre un autre parti ?
Je pars vers le Centre national des indépendants et paysans, le CNIP, qui est le plus ancien parti de la droite française. J’ai fait une demande d’adhésion sur laquelle il appartient à ses instances dirigeantes de se prononcer. Le CNIP est en pleine reconstruction et il me paraît constituer un pôle intéressant en matière d’union et de renouveau de la droite. Avec ce second avantage que sa ligne, réaffirmée par son président Bruno North, est claire et ne varie pas en fonction des sondages : elle est résolument conservatrice et libérale. Il me semble que le CNIP peut être un pôle du renouveau de la droite française.

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